mercredi 11 janvier 2012

Du pain et des femmes



Quelle belle photo que ces femmes de 1916 qui tiennent le fournil de leurs hommes partis au front...

Quelle élégance, quelle allure, quelle prestance !

... qui nous relance l'éternel débat des femmes au fournil...

Cette photo, je l'ai trouvée sur l'excellent groupe facebook Universal Bread, une caverne d'ali baba de photographies, tableaux, extraits littéraires sur le pain.
La jolie face du pain.
Celle dont on aime parler de retour du travail, lorsqu'il est temps d'oublier que toute la nuit on a sué. Cet aspect du pain que j'évoque depuis bientôt 4 ans sur ce blog, en cachant souvent les heures infinies d'humiliation et de découragement, de solitude et de larmes.

Au Liban, ce sont les femmes qui font le pain.
Dans beaucoup d'autres pays d'ailleurs.
Ma collègue Mélanie vient d'une boulangerie en Suède où seules des femmes travaillaient, la Rome antique voyait également les fournées se conjuguer au féminin.

Oui.

Je dirais oui, mais.

Je pense que les femmes ne sont pas à repousser des fournils.
Elles ont une sensibilité bien différente de celles des hommes pour suivre les évolutions des pâtes, leur histoire, leurs secrets.
Les pâtes nous chuchotent si l'on veut bien les écouter - ce n'est pas une histoire de sexe.

Des hommes arrivent très bien à les comprendre (peu d'élus, toutefois...!), des femmes sont rustres et n'entendront jamais ce fin murmure.
ce que je comprends du pain aujourd'hui ne vient pas de ma condition de femme, je crois.

cela vient de mon histoire, de ma formation, des mes divers maîtres d'apprentissage (éternelle reconnaissance à
Simon et Didier...)

La plupart de mes collègues n'ont jamais su m'accepter, mais je crois que la raison était double : je n'étais pas seulement une femme, j'étais / je suis, une femme qui s'est offert le luxe de
la réorientation, et qui a passé un BP. Or la formation effraye les boulangers, persuadés qu'ils comprennent tout s'ils savent sortir une baguette. j'arrive dans un fournil, je fais 1,55m, et je questionne TOUT. Alors oui, je les agace, les boulangers, surtout quand ils ne savent pas me répondre ! mais je pourrais être un mec, ça les agacerait tout autant !

Quoiqu'il en soit, ce qui a facilité l'arrivée des femmes au fournil - la mécanisation des pétrins, surtout, est aussi ce qui à mes yeux nous en tient encore éloignées : quand une machine couine, je deviens nulle. Incapable de réparer une diviseuse, une façonneuse, incapable de balader 2 sacs de farine d'un endroit à l'autre du labo, de comprendre les frigos, l'origine des fuites, les refroidisseurs, les balances, incapable de tout démonter et de tout remonter, et de toute façon, ça
m'intéresse peu.

Alors je persiste à dire que ce n'est pas forcément la féminité qui manque en boulangerie. Car pour toutes les tâches un peu musclées, un bon gars, y a pas à dire, c'est indispensable; non, ce qui manque, c'est la sensibilité.


Monsieur le Farinoman, tout homme qu'il est, a la sensibilité qui permet au pain d'arriver au four au bon moment, après avoir été travaillé dans le respect.

Et Mademoiselle Farinowoman que je suis, violente parfois la pâte - sans le vouloir, en manquant de finesse.

Ce qu'il nous faut, c'est de l'intelligence sensible, dans ce métier.

Oui, que ce soit des hommes ou des femmes, qu'importe, je réclame de l'intelligence sensible.

Elle seule capable de s'adapter chaque nuit au caractère secret des pâtes, chaque nuit nouvelles, chaque nuit caractérielles, chaque nuit rebelles et insoumises.

4 commentaires:

Jean-Philippe de Tonnac a dit…

Très belle contribution. Nos curiosités, nos gestes, notre façon de prendre la pâte, le coupe-pâte, de plonger les mains dans les pétrissées hydratées à 100%, tout cela a t-il un sexe ? Oui, non ? Répondez. Ce que nous pouvons dire, comme vous le dîtes si bien, c’est que nous sommes quelques-uns à imaginer que le monde de la boulangerie se portera mieux, plus en finesse, en « sensibilité » lorsqu’il aura récupéré sa part manquante -------, et là chacun pourra remplir les espaces en pointillés.

Jean-Philippe de Tonnac a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
MC a dit…

Magnifique, ce billet, MC ! Et combien juste...

Benoit le Fromager a dit…

Ton Texte est beau Marie. Je me permet juste d'apporter un petit supplément à ce que tu dis.

Ce n'est pas que la sensibilité qui apporte de la matière à ton métier, c'est simplement l'intelligence.
L'intelligence n'a pas de sexe et c'est ce qui vous réunit Benoit et toi. Je vous connait peu tous les deux mais je suis certain de mon affirmation.
Et si on ajoute de la générosité à l'intelligence on s'approche de gens comme Gandhi. Mais n'allons pas trop loin... :-)